Quand on ne vieillit pas ensemble


mon amour

Il y a trois ans, le mariage de leur fille Sabrina a mis fin à l'union jusque-là sans heurts de Charles et Marcelle, mariés depuis vingt-huit ans. Au lieu de jouir de la solitude et de la sérénité propres à leur âge (ils ont respectivement soixante-deux et soixante ans), Charles et Marcelle se sont mis à se disputer âprement. Quand il l'a battue pour la troisième fois, elle a dû consulter un spécialiste.

Il entre dans mon bureau avec cette superbe propre à ceux qui sont habitués à commander et à être obéis. C'est un ancien leader syndical, un homme de gauche qui a très mal supporté sa mise à la retraite anticipée. Il tient à préciser qu'il lutte depuis l'enfance contre toute forme d'autorité, et en tout premier lieu contre un père qui le malmenait, lui préférant une petite sœur qui était le chouchou de toute la maisonnée. La façon dont il prononce ces dernières paroles prouve bien qu'il n'a pas oublié sa rancune et que le temps n’a pas éteint sa haine de la figure paternelle. L'émotion de Charles est très visible. Son activité syndicale lui offrait l'occasion de se défouler et la préretraite a été un véritable choc pour lui : « J'étais comme un boxeur au tapis », dit-il. Alors il s'en est pris à sa femme, victime innocente et toute dévouée à ses activités sociales et sportives. Ce syndicaliste égalitaire, qui luttait à corps perdu contre les abus du capitalisme, a trouvé à la maison son nouvel ennemi et a opté pour un comportement peu démocratique.

Marcelle n'a qu'un souhait : partir. Mais elle n'a pas de revenus ni le courage d'affronter la solitude. Elle est aussi retenue par la crainte que son mari puisse se suicider. Attention qui n'est absolument pas partagée : Charles, dès la première séance, a clairement exprimé le désintérêt qu'il ressent pour sa femme. Elle est trop maigre. Depuis quelques années, il préfère les femmes jeunes et rondes. Dommage qu'il ne parvienne plus à les conquérir, comme au temps où il faisait fureur auprès des jeunes militantes du parti. Entre-temps sa femme m'a parlé de leur vie sexuelle, qui semble bien différente de ce qu'en dit Charles. Il a toujours été incapable d'avoir des érections complètes, et il est depuis peu atteint d'éjaculation précoce. Il finit par admettre qu'il a des fantasmes homosexuels récurrents et que la relation qu'il entretenait avec sa sœur était des plus ambiguës, au point qu'il se masturbe au souvenir de leurs jeux un peu particuliers : ils jouaient au docteur et il la touchait.

Leur retraite n'en est qu'à ses débuts, et tout semble les séparer. Ce n'est vrai qu'en apparence. Pour parler comme un syndicaliste, tous deux forment une coopérative qu'il ne faut pas dissoudre, chacun des deux y jouant un rôle complémentaire. Je finis même par découvrir que Marcelle ne demande qu'à s'occuper de cas difficiles : son oncle s'est suicidé et son frère n'a jamais réussi à assumer son homosexualité.

Face à une situation de ce genre, on a le choix entre trois approches thérapeutiques :

  • On peut aider le couple à prendre conscience des motivations qui sont à la base du conflit et l'orienter vers une élaboration psychologique en expliquant clairement à chacun les différences fondamentales existantes entre les hommes et les femmes. Dans le cas de Charles et Marcelle, il serait utopique d'en espérer des résultats positifs.
  • On peut trouver un prétexte médical à l’instauration d'un dialogue avec celui des deux qui est le plus en crise, Charles dans le cas présent. Un check-up par exemple, peut être l'occasion d'une confrontation qui, sans cela, aurait été rendue impossible par la méfiance qu'inspire la psychiatrie.
  • On peut essayer de rétablir ce qui fut l'équilibre du couple. Avant le départ en retraite de Charles, leur couple trouvait sa raison d'être moins dans des projets communs que dans une communauté idéologique qui leur offrait les mêmes ennemis. En somme, ils ont besoin d'un nouvel objectif dont la recherche me semble la meilleure des thérapies.