Une retraite malheureuse

On dit que le mariage est le tombeau de l’amour. Je dirais plutôt que c'est le tombeau des attentes excessives.


L'amour

La retraite est devenue désormais une affaire d'État. Sa réforme met en jeu l’assainissement du déficit public en France comme en Italie. La virulence du débat politique finit par occulter des millions d'histoires banales, celles des gens qui prennent vraiment leur retraite et qui, chaque jour, se frottent à mie nouvelle vie toute à eux, excitante mais aussi pleine d’angoisse. Pour tous ceux qui trouvaient dans leur travail le moyen de se réaliser, la retraite est un gouffre s’ouvrant sur le vide. Et ce vide, que seul l'ennui peut combler, leur donne le vertige. Il y a de quoi déstabiliser même les personnalités les plus solides.

Ceux qui ont une vie intérieure intense semblent attendre depuis toujours ce moment qui leur offre le plaisir d’organiser à leur guise leurs journées autour d'un intérêt familial, sportif ou littéraire. Dans tous les cas, ce moment de vérité arrive de plus en plus tôt, souvent vers la cinquantaine, qu'il s'appelle chômage ou préretraite. C'est alors qu'on découvre qu'il change aussi les données de la vie de couple, de façon parfois inattendue, comme le montrent les cas suivants :

Le vide affectif.

Plus que la retraite, c'est la perspective d'une vie de rentier qui attirait Élie. Après quelques bonnes opérations en Bourse, il a donc cédé les actifs de la société dans laquelle il travaillait, avec l'intention de couler des jours heureux à ne rien faire. Mais quelques semaines ont suffi à lui faire comprendre qu'il n'avait plus grand-chose en commun avec sa femme Sally à qui, depuis des années, il consacrait très peu de son temps. Tous ses intérêts se sont donc portés sur le sport : tennis, équitation, golf l'accaparent désormais. Il ne reste plus à sa femme qu'à préparer les repas et à partager ses soirées. Exactement comme lorsqu'il travaillait, avec l'angoisse en plus.

Le temps qui reste.

Lucie, elle aussi, a tout ce qu'il faut pour vivre une retraite sereine et pourtant elle va mal. Ni ses moyens financiers, ni la joie d'être enfin grand-mère, ne peuvent la détacher de son obsession du temps qui passe, et elle est assaillie tous les soirs par le sentiment de la course contre la vieillesse. Comme Élie, elle espère que des journées bien remplies la soulageront. Entre une visite chez le médecin et un footing dans le parc, elle essaie de rattraper sa jeunesse dans les bras d'hommes beaucoup trop jeunes, sans succès, rencontrés sur des sites de rencontre. Elle ne peut se défaire de l'impression de n'avoir pas vécu assez intensément, et la sensation de devoir profiter de tous les instants se fait parfois douloureuse.

L’agacement mutuel.

Le travail, parfois si pesant quand on est jeune, prend une tout autre dimension quand on part à la retraite. C'est à cet instant seulement qu’on prend conscience de l'énergie que pouvaient absorber ces heures passées hors de chez soi, et à quel point il est difficile de gérer ailleurs ce fardeau émotionnel. Alex, par exemple, regrette amèrement d'avoir vendu sa pharmacie pour prendre sa retraite : il passe désormais ses journées à se disputer avec sa femme, pour des motifs dérisoires, l'heure d'un repas, la composition d'un menu ou un programme de télévision. Pour éviter le pire, ils ont décidé d'avoir chacun leur poste et de faire chambre à part. Ce qui n'empêche pas leurs enfants, qui aimaient leur rendre visite, de se faire rares par crainte de devenir un nouveau sujet de litige.

Le refuge dans la maladie.

Claire est une retraitée qui n'a rien perdu de son charme. C'est une maîtresse de maison impeccable et hospitalière, toujours de bonne humeur. Mais à peine les invités ont-ils passé la porte quelle se retrouve seule avec son mari, ses migraines et ses épouvantables cystites. Tout est bon pour éviter l'intimité avec le pauvre Hugues, en proie à un désir renouvelé depuis qu'il est à la retraite. Il ne sait plus que faire, face à cette femme qui a même réussi, plus ou moins consciemment, à le rendre malade à force de préparer les repas avec une mauvaise volonté croissante. Un jour, il a fait une crise d'urticaire d'une telle importance qu'elle les a obligés à annuler un voyage. Depuis, Hugues a compris qu'il pouvait user des mêmes armes que sa femme et la tyranniser avec ses maladies, et ses crises de prurit se sont intensifiées. Ce qui fait fuir Claire, dont les absences sont de plus en plus fréquentes.